Poèmes à Lou XII

"Si je mourais là-bas…"

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée

Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt

Un bel obus sur le front de l’armée

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace

Couvrirait de mon sang le monde out entier

La mer les monts les vals et l’étoile qui passe

Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace

Comme font les fruits d’or autour de Baratier

Souvenir oublié vivant dans toutes choses

Je rougirais le bout de tes jolis seins roses

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants

Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses

Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde

Donnerait au soleil plus de vive clarté

Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde

Un amour inouï descendrait sur le monde

L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie

  Souviens-t-en quelquefois aux instants de folie

De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardente ardeur –

Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur

Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

O mon unique amour et ma grande folie

30 janv. 1915,

Nîmes. 

£a nuit descend

On y pressent

Un long un long destin de sang      

                        Biographie d’Apollinaire :

·        Parcours :

Il naît d’une mère polonaise (Kostrowitzy) et d’un père italien qui délaisse la famille. C’est à Rome qu’il passe ses premières années, puis à Monaco. Il poursuit ses études à Nice et rate son baccalauréat en 1897. Il écrit ses premiers poèmes. En 1889, la famille s’installe à Paris, où le jeune homme mène une vie de bohème (une vie de bohème est une vie d’étudiant où l’on ne s’intéresse pas à la vie matérielle) jusqu’en 1914 : il ne quitte la capitale que pour de brefs voyages, dont l’un plus important en Allemagne (Poèmes Rhénans). Il fréquente les milieux artistiques et littéraires, devient l’ami de Picasso (peintre italien à l’origine du cubisme et peintre polymorphe), Max Jacob (poète surréaliste), Alfred Jarry (auteur dramatique), s’intéresse au mouvement cubiste. A partir de 1909, sa réputation grandit : il est journaliste, critique d’art, participe aux polémiques de l’avant-garde, et publie un certain nombre d’ouvrages, essais, romans, poèmes, drames. Parallèlement, il mène une vie sentimentale tumultueuse, entre ses amours malheureuses avec Annie Playden qu’il a connu en Allemagne, sa liaison orageuse avec Marie Laurencin, sa relation passionnée avec Louise de Coligny-Châtillon Lou), ses fiançailles avec Madeleine Pagès, son mariage avec Jacqueline Kolb en mai 1918.

Au début de la guerre, il s’engage dans l’armée française, sert comme artilleur, puis comme sous-lieutenant d’infanterie. Blessé d’un éclat d’obus en 1916, il est trépané, rentre à Paris où il reprend sa place dans la vie intellectuelle, et mène une activité débordante. Il est emporté par la grippe espagnole en novembre 1918.

·        Thèmes et style :

Intéressé par les bouleversements du monde moderne, très sensible aux relations amoureuses, trouvant dans la guerre une inspiration lyrique. Apollinaire se distingue par une liberté de ton et de forme exceptionnelle. Des poèmes conversations ( très longs poèmes où il y a des conversations) aux calligrammes, des essais, un premier roman, des drames montrent la variété d’inspiration et la créativité du poète. C’est lui qui a « inventé » le mot surréaliste.

·        Œuvres essentielles :

L’Hérésiarque et Cie                      1910       (roman)            a manqué avoir le prix Nobel

Alcools                                            1913       (poésie)           œuvre majeure (Zone : très célèbre, il rend hommage au monde moderne, Poèmes Rhénans, « Le Pont Mirabeau »).

Les Mamelles de Tirésias               1917       (théâtre)

Poèmes à Lou                                 Edition posthume (poésie)

Calligrammes                                 Edition posthume (poésie)

Descriptif du poème :

Le poème d’Apollinaire se présente sous forme de 5 quintils en alexandrins, d’un vers isolé lui-même en alexandrins, d’une précision de date et de lieu et d’un acrostiche. Le poème épouse en réalité la forme d’une lettre avec son adresse (à Lou), son contenu (les 5 strophes), sa formule d’adieu (le vers isolé), sa datation et la précision du lieu, ainsi que son post-scriptum (acrostiche). Tous ces signes ancrent le poème dans la réalité de la guerre. Par ailleurs, étant donné le pressentiment funeste du texte, on peut lui trouver un caractère testamentaire.

              I/ Une vision lyrique de la guerre et de la mort :

Dès le premier vers, le poète envisage sa mort prochaine sous forme d’une proposition conditionnelle « Si je mourais là-bas… » Le poète fait fleurir d’étonnantes comparaisons qui donnent de la mort et de la guerre une vision positive et lyrique « Un bel obus semblable aux mimosas en fleur » (v.5). Ensuite, évoquant sa mort brutale et l’éclatement de son corps provoqué par la violence de l’obus (« éclaté dans l’espace » v.6). Apollinaire donne de sa mort de sa mort et du souvenir qu’elle pourrait engendrer non pas une vision réaliste (mouvement littéraire dont le but est de créer un aspect réel) mais au contraire sublime (son corps atteint les dimensions de l’univers). Ici, le poète manifeste une liberté d’écriture puisqu’il ose des métaphores et des comparaisons choquantes qui mêlent violence, érotisme et nature (strophe 4). Cependant, dans la dernière strophe, s’exprime l’angoisse du poète « Lou si je meurs là-bas… » (v.21). Est formulée alors le vœu qu’après sa mort même si la jeune femme continue à vivre et à aimer, elle ait parfois une pensée pour lui.

Quant à l’acrostiche qui forme le prénom de l’aimée, il dit brutalement et de manière plus impersonnelle « on » (v.28) à quel point l’avenir s’annonce sombre.

Le rythme change dans le tercet pour casser le rythme et pour faire prendre conscience au lecteur le futur tragique qui s’annonce.

                      II/ Une flambée des sens :

Eloigné de son amour, risquant chaque jour la mort, le pote comme beaucoup d’hommes de l’époque (Lettres de Poilus) se laissent aller à ses fantasmes érotiques afin de tenter de dépasser ses angoisses qui les étreignent.

Pour effacer la peur de sa disparition totale, le poète imagine que son corps va revivre dans l’univers. Il imagine son sang couvrant le monde (début strophe 2) mais également la manière dont il se répandrait sur Lou (strophe 3 ; v.12-13 : « Je rougirais…sanglants »). Le désir d’étreinte, la force érotique s’expriment de façon de plus en plus violente (« L’amant serait plus fort dans ton corps écarté » v.20). Le dernier vers, isolé, est un groupe nominal qui dit la présence de la passion érotique éprouvé par le poète à l’égard de Lou. L’expression  « grande folie » (hyperbole) montre le caractère démesuré de son désir.

Guillaume Apollinaire